Morte-vivante
Je sais ce que c’est que d’être une morte-vivante.
J’en ai déjà été une.
J’ai 29 ans et pourtant, j’ai l’impression d’avoir déjà vécu 9 vies.
Et dans plusieurs de ces vies, je n’étais pas réellement vivante.
J’ai commencé à respirer de nouveau quand j’ai arrêté la pilule contraceptive, à 21 ans.
En même temps que je laissais mourir une relation de 4 ans et demi.
J’ai pris mon premier souffle, après un long sommeil, mais ce premier souffle est passé de travers.
Je ne savais plus comment respirer.
C’est comme si tout à coup, une force puissante et affamée se réveillait en moi, après un long sommeil.
Je rêvais de liberté, d’expériences, d’intensité, après cet engourdissement prolongé.
Mais je ne savais plus comment être vivante.
Alors j’ai réappris en prenant des bouchées doubles, de peur que le sommeil ne me rattrape.
J’ai vécu tenaillée par la peur de vivre tout en continuant de m’endormir par d’autres moyens, le sommeil étant tout ce que je connaissais.
M’engourdir était mon échappatoire.
Face à l’insoutenable imprévisibilité de la vie.
Face à ma propre intensité, à ma différence.
Face à la souffrance et l’inconfort qui naît lorsqu’on se laisse réellement vivre et être soi-même.
J’avais créé une image de toute pièce, où j’étais « toujours correcte ».
J’avais même un chandail qui portait cette inscription.
Alors qu’en dedans, j’avais tellement mal.
Mal de me contorsionner.
Mal dans ma peau.
Je n’étais pas « toujours correcte ».
J’étais une morte-vivante.
Coupée de ma force vitale.
Coupée de mes émotions.
Coupée de mon corps.
Coupée du respect de mes propres limites.
Coupée de la réalité de mon être.
Tellement orientée vers le monde extérieur que tout mon être était construit sur celui-ci.
Mon énergie dispersée dans tous les sens.
Le pire, c’est que je ne crois pas que ça paraissait.
Tant je jouais bien mon rôle.
Je me rappelle supplier à l’intérieur de moi-même pour que quelqu’un se rende compte de mon malheur.
Mais je n’osais rien dire.
Et personne ne remarquait ma souffrance.
Je désirais tant qu’on me voit, tout en étant terrifiée d’être vue dans ma faiblesse d’être souffrante.
Je me rappelle que lors d’un voyage avec un groupe d’amies, l’une d’elles nous avait avoué qu’elle avait un trouble alimentaire.
Le même que le mien.
J’aurais voulu crier : « moi aussi! ».
Mais aucun mot n’était sorti de mes lèvres.
J’étais incapable d’être vue dans ma vulnérabilité.
Prisonnière de ma fierté, de cette image que je désirais projeter.
Au dessus de tout le monde.
Du commun des mortels.
Quand j’étais une mort-vivante, j’étais narcissique.
Mon image était ma priorité.
Tout le peu de force vitale que j’avais était dévouée à la maintenir.
Les autres ne me servaient qu’à la nourrir.
Qu’à me réfléter l’image de moi-même que je cultivais.
Je n’étais pas réellement intéressée par l’intimité, incapable d’être intime avec moi-même.
J’avais bloqué ma connexion avec mes émotions, par peur de leur intensité et de leur imprévisibilité.
Je n’avais pas d’empathie véritable, puisque je ne pouvais pas ressentir.
J’avais bloqué ma connexion avec mon corps, mes limites et mes désirs, pour les substituer au contrôle de ma pensée.
Mon corps était le pantin de mon image.
Je ne ressentais presque pas la souffrance, grâce à cela.
J’étais si seule, même si j’étais presque toujours accompagnée.
Vide. Si vide.
Un vide béant m’habitait.
Et derrière ce vide, trop loin pour que je puisse l’entendre, la partie condamnée de moi-même hurlait.
✻
C’est l’amour qui m’a rendu la vie.
Je dis souvent que c’est la forêt qui m’a sauvée, mais en vérité, c’est l’amour.
C’est l’Autre qui m’a sauvé.
En la personne de mon amoureux.
Alors que je commençais tout juste à le connaître, il me fit le cadeau de cette phrase :
« « tu es en amour avec l’idée de la personne que tu pourrais être »
Avec cette phrase, il me charma.
Pour la première fois de ma vie, je me suis sentie vue par quelqu’un.
Réellement vue.
Par-delà mon image.
Il l’a transpercée avec les rayons X de son coeur.
Ma résurrection s’est faite en étapes, pas d’un seul coup.
Un rendez-vous chez l’ostéopathe permit à mes émotions bloquées de recommencer à circuler.
J’ai commencé à dégeler, sous la chaleur de l’amour.
À m’ouvrir à la vie et au monde, de nouveau.
La forêt est venue m’offrir un espace où me déposer, afin de me rappeler de qui j’étais.
Par-delà les armures que j’avais créées pour me protéger de la vie.
J’ai demandé à la forêt de m’aider à laisser la vie me traverser.
Et elle m’a soutenue dans ce processus, qui continue de se dérouler à ce jour.
Laisser la vie me traverser, c’est oser vivre.
Oser écouter les pensées qui me traversent, sans les étouffer.
Oser ressentir mes émotions, sans chercher à les comprendre ou à les expliquer.
Oser rester présente avec l’intensité de mes sensations, même lorsqu’elles m’engouffrent en leur sein.
Oser accepter de ne pas savoir.
Oser rester avec les contradictions, les paradoxes, l’inconfort, la douleur.
Sans m’y attacher.
J’ai passé ma vie à m’attacher à la souffrance, parce que c’était ce que je connaissais.
C’était rassurant, connu.
Comme mon image.
C’était plus facile de m’attacher à une création de mon esprit que d’oser aller à la rencontre du mystère de mon être.
C’était plus sécurisant d’être une morte-vivante que d’être une femme de chair et de sang.
Puissante.
Imprévisible.
Changeante.
Dérangeante.
✻
Je ne suis plus une morte-vivante.
Je ne suis plus narcissique.
Je suis en amour avec la femme de chair et de sang que je suis.
Et cet amour, comme toute chose, est une relation qui demande à être nourrie.
Qui demande de l’écoute.
Qui demande de la présence.
Oui, parfois je retombe dans mes anciens schémas de congélation.
D’engourdissement. De contrôle de mon image, de mon être.
De séparation de mes sensations et de mes émotions.
J’ai arraché leurs racines profondes, mais leur présence émerge de temps en temps.
De manière plus subtile.
Se manifestant sur des couches plus profondes de mon être.
Et quand ils émergent, j’en ai peur, souvent.
Peurs qu’ils ne m’absorbent de nouveau.
Et ma peur me fait me rigidifier.
Je serre mes poings par peur de perdre de contrôle.
Jusqu’à ce que je me rappelle, que c’est cette peur de perdre le contrôle qui a donné naissance à ces schémas.
Et alors, je ris un peu.
Et mon rire fracasse la boucle.
Qui devient une spirale.
✻
Ces schémas font partie de moi.
De mon histoire.
De mon réveil.
De ma chute.
Du piédestal de mon image, vers le sol gorgé d’eau de la Terre.
Je ne serais pas qui je suis sans la présence de la morte-vivante en moi.
Grâce à elle, j’ai l’extase de vivre l’autre côté.
De sentir le vent me caresser la peau.
De ne pas être toujours correcte.
De partager ma vulnérabilité sans essayer de la camoufler.
De sentir la différence entre une vie vibrante et une vie vécue le coeur fermé.
✻
C’est cette histoire qui m’a portée jusqu’ici.
Elle est tissée dans tout ce que je suis et dans tout ce que je fais.
Et je sais qu’elle n’est pas finie.
Le processus de démembrement a toujours lieu.
Maintenant que je ne suis plus l’image.
Maintenant que je ne suis plus attachée à celle-ci, et à la souffrance.
Qui suis-je?
L’écho de cette question me traverse et parfois je cherche à m’agripper à une réponse.
Je sais cependant, que la réponse à cette question sera l’oeuvre de ma vie.
Une réponse en mouvement.
Voilà que l’aventure commence, réellement.

