Journal d’un démembrement #11

Aperçu

Il y a de cela un moment, probablement plus de deux ans, j’ai écrit les lignes suivantes :

« […] Ces derniers temps, pourtant, ce n’est pas dans la lecture que je suis tombée, oubliant jusqu’à mon identité. C’est plutôt dans le vide. Je me suis laissée tomber dans le vide, je me suis laissée avaler par le vide, depuis un moment déjà. Je dirais même que je commence à avoir une certaine relation de proximité avec le vide. J’allais dire que nous sommes devenus amis, mais ce serait une exagération. J’aspire à ce qu’un jour, nous le soyons. Je dirais cependant que pour le moment, nous sommes des connaissances. »

Et aujourd’hui, je peux affirmer que cette aspiration est réalisée.

Je suis rendue amie avec le vide.

J’ai des larmes aux yeux juste à écrire ça, ici.
Au cours des derniers jours, j’ai eu le coeur gros.
Rempli d’un chagrin magnifique.

Je sens qu’une période de ma vie arrive à sa fin.
Au cours des dernières années, j’ai passé des mois à courir après le vide puis à chercher à la fuir.
À lutter contre sa présence tout en la recherchant à mes côtés.

J’ai cherché à fuir alors que le trou noir m’aspirait.
Et tout ce qui m’empêchait de m’ouvrir complètement à son enlacement a été, au compte-goutte, avalé.

Et que reste-t-il, maintenant?

Je me trouve, nue, au centre du cyclone.
Je ne cherche plus à avoir de réponses à mes questions.
Et c’est ici que j’en trouve.

Je ne cherche plus à savoir ce que je fais, où je vais.
Et dans le noir, j’entends les chuchotements qui me guident. Passés, présents, futurs.
Mon oreille est maintenant assez aiguisée pour écouter leurs murmures.

Je remarque les anciens mécanismes de mon esprit qui répètent les schémas du passé.
Sans m’y attacher.

J’ai traversé le cyclone, et je me trouve en son centre.
Là où tout est paisible, tranquille.
Mes armes sont déposées.
Et mes larmes, une à une, coulent vers la terre.

Cher vide.
Moi qui t’ai tant désiré.
Enfin, je te rencontre.

Comme une chère amie.

Maintenant que j’ai fait la paix avec le vide, je sais que bientôt, il me recrachera.
Les pieds pendus, la tête en bas, j’ai appris à voir le monde avec mes yeux de chauve-souris.

En 2008, j’avais 11 ans et j’ai voyagé pour la première fois en avion, pour aller en Équateur, avec ma mère et ma soeur.
Alors que je me baignais dans l’océan Pacifique, m’amusant dans les vagues fracassantes à voir sous l’eau avec un masque, une vague m’a emportée.

Et elle m’a écrasée. Elle m’a fait perdre mon souffle.
J’en ai perdu la notion du haut et du bas.
Pendant un moment, j’ai arrêté d’être moi, Laurence, 11 ans.
Pour devenir un petit fétu de paille balayé par une force éblouissante.
Ballottée dans l’élan de la vague, comme dans un rouleau compresseur.

C’est à ce moment que j’ai rencontré la puissance de la mer.
Elle qui nous emporte, nous faisant oublier qui nous sommes.
Nous rappelant que nous sommes tous petits face à Elle.

Et si tant de conforts de notre monde moderne ne cherchaient qu’à nous faire oublier cette vérité?
Que lorsque la mer nous emporte, nous ne pouvons rien faire d’autre, que de nous laisser emporter?

La mer m’a pris mon masque.
Ce masque, qui n’était pas le mien.
Qui appartenait à l’auberge là où nous logions.

J’ai fini par revenir sur le sable, crachotant, en détresse.
J’ai pleuré pendant longtemps le masque perdu.
Me sentant coupable de ne pas avoir su en prendre soin.

Je sais maintenant que lorsque la mer emporte quelque chose, il n’y a rien à faire, pour l’en empêcher.
Elle possède ses raisons, que notre raison ignore.

Des années plus tard, ce sont des masques, ceux-là aussi, ne m’appartenant pas, qui m’ont été un à un retirés.
Celui de la bonne fille.
De la personne à son affaire, indépendante, organisée.
Celle qui connait les réponses aux questions.
Qui a toujours une opinion sur tout.
Celle qui pense être bien en ville.
Qui veut sauver le monde, qui veut aider.
Celle qui a peur de ne pas être comprise, de ne pas être aimée.
Celle qui a peur d’être rejetée.
Celle qui a besoin de contrôle et de certitudes.
Celle qui a peur de son pouvoir.
Et de sa magie.

J’ai commencé ce Journal d’un démembrement avec une métaphore d’eau et de vagues.
Et c’est ici, aujourd’hui, que je réalise.
Que le vide et la mer n’ont jamais été séparés.

En allant à la rencontre du vide,

c’est la mer
que j’ai (re)trouvée.

——————

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